Le complexe de la piscine

Dans le chamanisme, il est bien vu d’avoir frôlé la mort d’une façon ou d’une autre. Avoir cheminé en compagnie de celle-ci est perçu, chez certains peuples, comme le signe de l’élection d’un humain par les esprits afin qu’il suive la voie du chamanisme (ce que plusieurs anthropologues ont noté dans leurs travaux). Une phrase de Laurent Huguelit, dans son livre Le Chaman et le Psy, vient de mettre en lumière ce rapport: Laurent y dit que c’est aussi l’habitude que prend l’humain, durant cette période, de fonctionner dans deux mondes différents (le « normal » et le monde lié à la mort, au morbide – je citerai ici et de mon propre chef la dépression, expérience qui touche également à ces deux niveaux) qui va développer l’habileté à chamaniser. Voilà le point de départ.

La danse de mes pensées – qui n’est guère linéaire  – m’a conduite à me souvenir des deux fois où j’ai manqué me noyer, alors que j’étais une toute petite fille. Quand le sujet arrive sur la table et que j’aborde ces épisodes, vient très vite la question: où est-ce que ça s’est passé? Est-ce que c’était à la mer, dans un lac?
Bah non, c’était dans des piscines.

Il m’est arrivé de recevoir, à ce moment-là, des silences gênés et des regards condescendants. Ben oui, c’est moins poétique, une piscine à l’odeur chlorée et à la présence tout sauf naturelle. Ce n’est pas « sauvage », ça n’a pas la grandeur auréolée de mystère d’une épreuve spirituelle. Est-ce que ma mort aurait été une tragédie plus ou moins grande pour mes proches si je m’étais effectivement noyée, que l’eau provienne d’un robinet ou d’une rivière? Je ne crois pas. Et je pense que c’est pareil pour les esprits.

Est-ce que nos expériences ont moins de valeur si on les vit dans la France profonde (ou superficielle) plutôt qu’en Amazonie, au Pérou ou chez les Mongols?
Le lien m’est apparu, toujours grâce au livre qui parle des deux à quelques pages près: je ne suis pas partie suivre mon apprentissage à l’autre bout du monde. Non, je vais en région parisienne et près de Limoges – il m’est arrivé de faire un ou deux stages en Bretagne, seule « terre de légendes » que j’ai foulée lors d’un déplacement à visée chamanique. Je me suis souvent sentie moins légitime (et je me sens encore parfois) que ces personnes qui vont se former auprès des tenants de traditions millénaires, sur des territoires renommés pour leurs pratiques chamaniques – justement.
Mais, au final, est-ce que mes sensations, mes apprentissages et mes relations avec les esprits ont moins de valeur parce qu’ils prennent place dans un terreau « nu » de traditions, alors que je vis en ville? Je n’ai pas l’appui de centaines d’années de connaissances, je n’ai pas les codes, le savoir transmis par l’expérience de nos prédécesseurs (quelles sont les propriétés de tel ou tel animal, que signifie telle rencontre ou tel lieu…) ; je dois tout découvrir par moi-même, en suivant les petits cailloux semés par les esprits.
Et plus je pratique, plus ça me plaît de partir en exploration, d’être pleinement une « vadrouilleuse » !   😀

Enfin voilà, je voulais également aborder le poids de notre propre regard et des critères de légitimité qu’on pourrait s’imposer – car le jugement des autres est une chose, mais celui qu’on émet sur soi-même peut être une limitation et une frustration d’autant plus vicieuses qu’il est sournois et qu’on a du mal à s’en débarrasser.

Je me dis que… ça aurait été mieux si j’avais appris le chamanisme auprès de chamans ayant reçu leur savoir et leur savoir-faire d’une tradition qui a fait ses preuves.
Je me dis que… ça aurait été plus formateur, plus certifiant, plus sécurisant pour moi comme pour mes clients.
Je me dis que… cela m’aurait apporté davantage de légitimité. Pareil si j’avais été chevauchée (terme vaudou, mais tout à fait applicable ici) aux premiers battements de tambour que j’ai entendus, si mon esprit avait quitté mon corps lors d’une cérémonie au lieu de bêtement m’évanouir dans les toilettes (bah oui, je me sens mal, je vais aux toilettes, je tombe – dès la première fois, on apprend à *rester assise* ou en tout cas, près du sol: la faïence et le carrelage, ça peut faire très mal).

Néanmoins, aujourd’hui, je me dis que… la douleur était là et la mort à mes côtés.
Ok, je ne suis pas partie dans des pays exotiques, je ne suis pas entrée en transe au milieu d’une clairière, je n’ai pas reçu mon tambour ou mon sac médecine des mains d’un vieux sage.

Mais je ne me laisserai plus couler par le complexe de la piscine.
Mes expériences sont précieuses, où qu’elles aient eu lieu, quelles qu’aient été leurs circonstances. J’ai connu la peur et la défaite, le combat et la joie de l’équilibre rétabli ; je connais les esprits. Pas besoin d’un diplôme social pour ça.

***

Plus simplement, on peut réduire cette problématique à une question beaucoup plus basique: est-ce que les esprits laissent le monde moderne les arrêter? Ou sont-ils encore présents derrière le plastique et le béton?
Le chemin est détourné, mais le périple se poursuit et chaque matin, les voyageurs s’éveillent…

 

Pour vous remercier d’avoir lu jusqu’ici, voici un endroit que j’ai découvert dimanche, en visitant le Tarn, et qui est habité par un esprit bien visible… À vous de le trouver!  😉
(Un indice: le lieu s’appelle « le saut de la truite ».)
*cliquer sur l’image pour l’agrandir*

saut_de_la_truite

 

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6 commentaires sur « Le complexe de la piscine »

  1. Pareil pour moi, les esprits évoluent sans cesse, au même rythme que le monde, pour que leurs messages soient compris, même si ça implique de passer par les circuits d’un ordinateurs. 😀
    Pour ce qui est de l’esprit il me semble distinguer l’oeil d’un serpent dans le rocher orangé au centre . ^^

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    1. C’est bien ça, Touseg! 😉
      J’ai conscience que, sur la photo, c’est moins évident qu’en vrai – avec toute l’énergie du lieu qui manque également.
      Quand j’y étais, je me disais que ça serait un bon endroit pour faire des purifications sous une cascade, à la manière shinto (mais bon, n’ayant fait que lire des récits de ce genre de pratiques, je peux me tromper).

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